Le rond de Ming
Vous savez ces petits bouts de feutre que l'on appose sous les pattes de chaises pour ne pas abîmer les planchers de bois lorsque nous les déplaçons avec notre gros cul? Et bien la compagnie qui les fabrique, du moins la marque disponible au Dollarama, est située en Chine.
Dans l'usine où ils découpent les petits cercles dans de grandes feuilles de feutre, 14 filles et femmes portant le nom de Ming y travaillent. Une de ces Ming, 19 ans, le teint pâle, les mains moites, active la troueuse à l'aide d'un bouton après avoir placé la feuille de feutre bien au centre de la machine que les gens de l'usine appellent "Sow jing li fat" ce qui signifie "la machine qui fait des trous".
Après avoir retiré sa 1537e retaille de feutre ce mois-ci, elle eût la réflexion suivante. "Je me demande si mon travail a un impact sur la race humaine à l'échelle planétaire". Pendant qu'elle philosophait ainsi sur les raisons de son existence, Ming, distraite, replaçant une nouvelle feuille de feutre dans Sow jing li fat, en oublia de retirer sa main lorsqu'elle appuya sur le bouton vert. Un des poinçons de la machine transperça la paume de sa main gauche de bord en bord, Ming poussa un léger cri étouffé avant de s'écrouler inconsciente sur le sol gelé de l'usine.
Le directeur de l'usine appela une ambulance, trouva une remplaçante à Ming, probablement une autre Ming, et la machine continua de percer sans relâche, de petits cercles parfaits. Elle en percera d'ailleurs jusqu'à sa propre mort, la mort industrielle de Sow jing li fat...
Alors, si un beau jour, lors de votre périple hebdomadaire dans un Dollarama, il vous prend l'envie folle de vous procurer ces merveilleux petits objets usuels afin de préserver votre beau plancher de bois franc, dites-vous bien qu'il se peut qu'un de ces sacs contienne, en lieu de feutre, un petit rond de chair chinoise.
Le rond de Ming.



